LE BIEN
La semaine dernière, alors que j’admirais les belles façades haussmanniennes des immeubles du 16 -ème, j’aperçois soudain une plaque dorée , comme en ont les médecins ou les avocats, avec dessus inscrit : « MARCHAND DE BIENS ». Je suis resté scotché ! Quoi, le Bien aussi ça se vend ? Ça alors ! Le Bien, c’est pas le bien, le contraire du Mal, le seul, le même pour tout le monde ? Alors pourquoi ce pluriel, comme s’il y en avait plusieurs ? Mais alors, ça signifie que le bien se marchande. Et puisque ça se marchande, combien ça vaut le Bien ? Et si j’entrais pour demander, j’ai rien à perdre après tout.
La secrétaire : Bonjour, vous désirez ?
Moi : Euh, bien, c’est pour le marchand de…
La secrétaire : Ah ! vous avez rendez-vous avec M. Lemarchand ?
Moi : Euh, non, mais …
La secrétaire : OK, passez en salle d’attente, attendez qu’on vous appelle.
C’était sans appel. Salle d’attente enfumée. A côté de moi, était assis un ‘black. Bizarre dans le 16ème, on est quand même loin du 9-3 ?! Bon, mais comme il était bien habillé, j’entamais la conversation, juste pour pas trop sentir le temps filer. Il se présente : Bienaimé Blancgite, diplomate diplômé, secrétaire d’ambassade, Burkina Faso, Paris 16ème. Il explique sa présence : sa philosophie générale à lui, consiste à posséder du Bien. C’est un investissement et ça évite de jeter l’argent par les fenêtres. Je l’interrompe : Quelles fenêtres ?
Lui : Eh bien, les fenêtres du Bien, voyons.
Moi : Ah !... Et vous pouvez me dire où on peut les trouver ces fenêtres, parce que moi, j’ai aucun problème pour ramasser l’argent par terre…
Lui: … Je vois que vous avez de l’humour…
Moi : Non, c’est sérieux, je rigole pas…
Lui : Ah, Ah, Ah… Bien. Je reprends, je disais que, évidemment, à condition de choisir un Bien de qualité, bien situé, agréable, bien agencé, qui va prendre de la valeur. J’écoute, je lui dis :
Moi : Oui, mais c’est théorique tout ça, car le Bien, au départ, appartient à tout le monde…
Lui : Je constate que vous êtes aussi philosophe…. C’est vrai ! Mais l’évolution socio-économique a libéré les Biens, et les a mis sur le marché. Et puis, politiquement parlant, de nos jours les Biens sont libres et cessibles…
Moi : ça veut dire quoi ‘cessibles’ ?
Lui : Qu’on peut les acheter et les vendre…
Moi : Ah ! mais alors, c’est seulement les riches qui peuvent acheter du Bien. Et les pauvres, comment ils font ?
Lui : Eh, bien ! Ils restent sans Biens ; c’est pour ça d’ailleurs qu’ils sont pauvres.
Moi : Ah, oui ?? je blêmis.
Lui : Ça va ? Qu’est ce qui se passe, vous êtes tout pâle ?
Moi : J’suis pas bien…
Lui : Ah !
Moi : Et qu’est ce qu’on peut faire pour ça…pour les pauvres ?
Lui : Vous savez, les pauvres ne vont jamais chez les marchands de Biens, c’est trop cher.
Moi : Vous êtes sur ? Ok, alors, où est ce qu’ils vont ?
Lui : Ils vont chez les marchands de mal, là-bas c’est gratuit.
Moi : Gratuit ?
Lui : Eh, oui ! On leur offre des billets d’avion pour la Turquie, l’Afghanistan, la Syrie, l’Iran. On leur donne aussi là-bas des couteaux, des kalachnikovs, des repas. On leur apprend même à se servir des armes. Certains apprennent à fabriquer des virus, et les répandent dans le monde.
Moi : Ah, bon ! Mais ils n’ont pas peur d’être contaminés ?
Lui : Non. Ils ont l’antidote, bien sûr…
Moi : Ah, ouais ! ...Et qu’est ce qu’ils font après avec tout ça ?
Lui : Oh, ils massacrent des gens, le plus possible.
Moi : Ah, bon ! Mais pourquoi ?
Lui : Des pauvres gens surtout.
Moi : Ah ! Vous voulez dire que les pauvres gens qui sont partis en Syrie, tuent d’autres pauvres gens là-bas, des gens comme eux, sans Biens ? C’est complétement dingue cette histoire !
Lui : C’est cela. Vous voyez, s’ils avaient été occupés à posséder du Bien, ces gens qui se laissent massacrer, et ceux qui les massacrent, ils n’auraient pas eu de mal.
Moi : Si je comprends bien, quand vous êtes occupé à faire du Bien, rien de mal ne peut vous arriver. C’est ça ?
Lui : C’est à peu près ça, oui. La preuve, vous et moi sommes bien assis ici, pour du Bien, et rien de mal ne nous est arrivé.
La secrétaire : M. Blancgite, M. Lemarchand va vous recevoir.
Lui : Au plaisir… Monsieur ?
Moi : Ah, euh…Jean Lindy, Monsieur Lindy.
Lui : Au plaisir, Monsieur Lindy, Jean.
Au bout de 2 heures d’attente, j’ai repris le RER pour mon 9-3, sans avoir été reçu, ni avoir rien compris à ce qui se passait. Une semaine plus tard, aux infos à la télé, on annonce un attentat dans le 16ème, à l’ambassade du Burkina Faso. On déplore une victime, le concierge de l’ambassade, M. Bienaimé Blancgite. Je me suis alors demandé à quel Bien il était occupé au moment où ce mal lui est arrivé. A cet instant il était encore bien vivant, il pouvait encore agir. Qu’a-t-il bien pu se passer alors ? Peut-être est-ce cela qu’on appelle un mal pour un Bien, non ? En fait, les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles le paraissent. Le mal nous arnaque en se déguisant en Bien. Et le Bien nous teste en se faisant passer pour le mal. Pour être sûr qu’on le mérite. Quand on pense au mal qu’on se donne pour faire le Bien, et qu’on croit bien faire en plus !
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